Cet article a été rédigé pour iMotions par nos clientes Anne Juul Bjertrup, titulaire d’un doctorat, et Kamilla Miskowiak, titulaire d’un doctorat.

Anne Juul Bjertrup est psychologue au sein du groupe « Neurocognition et émotions dans les troubles affectifs » (NEAD). Elle mène des recherches sur les femmes enceintes et les mères, qu’elles souffrent ou non de troubles affectifs. Ses principaux axes de recherche portent sur la cognition affective pendant la grossesse et la maternité, la compréhension des facteurs de risque de dépression post-partum, ainsi que les mécanismes neurocognitifs impliqués dans la transmission intergénérationnelle des risques des mères atteintes de troubles affectifs à leurs enfants.

Kamilla Miskowiak est professeure de neuropsychiatrie cognitive et directrice du groupe NEAD. Ses travaux portent principalement sur la neurocognition dans les troubles affectifs. La cognition émotionnelle chez les femmes enceintes et les mères atteintes de troubles affectifs – thème sur lequel portent spécifiquement ses recherches – constitue l’un des axes de recherche du groupe NEAD.
Découvrez comment des biocapteurs multimodaux identifient les risques liés à la communication entre la mère et le nourrisson. Le cerveau maternel est naturellement « à l’écoute » des signaux émis par le nourrisson, mais des troubles affectifs tels que la dépression et le trouble bipolaire peuvent perturber cette synchronisation en raison de biais cognitifs négatifs ou d’une attention réduite. Des recherches factuelles utilisant l’oculométrie, la réponse galvanique de la peau (GSR) et l’analyse des expressions faciales révèlent que les mères souffrant de dépression évitent souvent de montrer leur joie face à leur bébé et affichent des réactions faciales négatives face à ses pleurs. À l’inverse, les paradigmes de biofeedback offrent une solution « en temps réel » pour rééduquer ces réactions préconscientes, favorisant ainsi la sensibilité et brisant la transmission intergénérationnelle du risque de maladie mentale.
Table of Contents
La communication entre la mère et le nourrisson
La grossesse et les premières années de la maternité s’accompagnent de changements dans la manière dont le cerveau traite les signaux émotionnels émis par le nourrisson, ce qui permet aux mères de « se mettre à l’écoute » de ces signaux et d’y répondre avec une vigilance et une sensibilité accrues [1-5]. Par exemple, par rapport aux femmes qui ne sont pas mères, les mères sont davantage attirées par les visages des nourrissons [2] et présentent une activation cérébrale plus importante dans les réseaux sociaux, émotionnels et empathiques lorsqu’elles traitent ces visages [6]. De plus, une attention plus rapide portée aux signaux de détresse des nourrissons pendant la grossesse a été associée à de meilleures relations mère-enfant après la naissance [7]. Ces changements cognitifs et la réorganisation du cerveau sont induits par des changements physiologiques, psychologiques et comportementaux et servent probablement un objectif d’adaptation évolutive en renforçant les comportements de soins sensibles des mères.
Les nourrissons expriment leurs états émotionnels par des vocalisations, des expressions faciales et des gestes auxquels la mère répond immédiatement par une communication multimodale adaptée au nourrisson [8-10]. Il est important de noter que ces interactions de « va-et-vient » se produisent rapidement et de manière préconsciente, et que la synchronisation de ces interactions dépend en partie de la capacité de la mère à percevoir les signaux du nourrisson [11].
La compréhension fine de la mère, son mimétisme empathique (c’est-à-dire l’imitation inconsciente des états émotionnels, notamment par les expressions faciales, les gestes et les vocalisations) et ses réactions comportementales sensibles aux signaux émotionnels du nourrisson sont donc essentiels au développement psychologique de l’enfant [12].

Le rôle de la dépression et du trouble bipolaire dans la perception des émotions des nourrissons
La dépression et le trouble bipolaire (dépression et manie) sont des maladies mentales graves qui s’accompagnent de difficultés à percevoir, à interpréter et à réagir de manière appropriée aux signaux émotionnels, tels que les expressions faciales [13, 14].
La dépression est associée à un biais cognitif négatif, c’est-à-dire à une tendance à percevoir et à interpréter les informations de manière plus négative. À l’inverse, les patients atteints de trouble bipolaire présentent des difficultés générales dans le traitement des émotions ainsi qu’un biais cognitif positif dans la perception des informations émotionnelles [15, 16].
Les biais cognitifs et les difficultés de traitement des émotions persistent même en phase de rémission, c’est-à-dire lorsque les patients ne souffrent pas de dépression aiguë ou de manie ; par conséquent, ces troubles peuvent affecter la capacité à interpréter les signaux émis par le nourrisson et à y répondre avec sensibilité.
Des études montrent que les femmes enceintes souffrant de dépression perçoivent mieux la tristesse que la joie chez leur bébé et interprètent de manière négative les signaux ambigus émis par celui-ci [17]. Une perception biaisée négativement des signaux émis par le bébé pendant la grossesse a été associée à des comportements plus négatifs envers son propre enfant un an après la naissance [18]. De même, les mères souffrant de dépression post-partum affichent davantage d’expressions faciales négatives et moins d’expressions traduisant le réconfort, l’enthousiasme et le bonheur envers leur bébé [19-21].
Ces difficultés à comprendre les signaux émis par le nourrisson et à y répondre avec empathie et sensibilité ont des conséquences négatives sur le développement de l’enfant et pourraient donc contribuer à la transmission du risque de maladie mentale des mères souffrant de dépression ou de trouble bipolaire à leurs enfants. En effet, ces troubles sont fortement héréditaires ; les enfants dont les parents souffrent de dépression ou de trouble bipolaire présentent un risque à vie de développer une maladie mentale pouvant atteindre respectivement 57 % et 60 %.
Compte tenu de ces risques importants, il est urgent de mettre en place des stratégies efficaces. Découvrez comment la recherche s’efforce d’aider les mères à créer des liens avec leurs bébés afin de favoriser un développement plus sain.
Pour mieux comprendre le travail essentiel mené dans ce domaine, consultez notre guide de poche complet, qui offre un aperçu détaillé de la recherche sur la petite enfance.
Recherche utilisant des biocapteurs
Les méthodes biométriques ont permis d’étudier les corrélats psychophysiologiques, cognitifs préconscients (notamment l’attention, la perception et l’interprétation) et comportementaux du traitement de l’information émotionnelle.
Le traitement cognitif des signaux émotionnels chez le nourrisson peut être mesuré à plusieurs niveaux en combinant différentes méthodes de recherche, notamment l’oculométrie, l’analyse des expressions faciales et la réponse galvanique de la peau (GSR), avec des évaluations subjectives. Cela permet d’approfondir la compréhension scientifique du traitement à plusieurs niveaux des signaux émotionnels qui sous-tendent les interactions quotidiennes entre les mères et leurs nourrissons.
À l’aide de l’oculométrie, de l’électrodermographie et de l’analyse des expressions faciales, nous avons récemment démontré que les mères en bonne santé accordaient davantage d’attention et présentaient des réactions psychophysiologiques plus marquées face à des stimuli liés aux nourrissons, ainsi que des expressions faciales plus positives en réaction aux rires des nourrissons, par rapport aux femmes sans enfant [22].
Nous avons également étudié des mères souffrant de dépression et de trouble bipolaire, qui se trouvaient en rémission d’épisodes affectifs (dépression ou manie) ; dans l’ensemble, elles ont montré une attention et des réponses psychophysiologiques réduites face à des stimuli émotionnels provenant de nourrissons, par rapport aux mères en bonne santé [23]. De plus, les mères dépressives ont manifesté une attention visuelle accrue envers les visages tristes des nourrissons, mais ont évité les manifestations intenses de détresse et de joie chez ces derniers ; elles ont également affiché des expressions faciales plus négatives lorsqu’elles entendaient des pleurs intenses de nourrissons, ce qui suggère qu’elles étaient plus affectées négativement par ces derniers.
À l’inverse, les mères atteintes de trouble bipolaire ont montré des expressions faciales positives plus incohérentes face aux vidéos montrant la détresse des nourrissons que face à celles montrant leur rire. Chez l’ensemble des mères, une attention moindre portée aux stimuli liés aux nourrissons était corrélée à un retard de développement chez ces derniers. De plus, des émotions faciales positives plus incohérentes lors du visionnage de vidéos montrant la détresse des nourrissons étaient corrélées à une moindre sensibilité dans les interactions des mères avec leurs nourrissons. Ainsi, des biais cognitifs inadaptés dans le traitement des signaux émis par les nourrissons ont été associés à des conséquences négatives pour ces derniers [23].

Nous avons précédemment démontré que le traitement négatif des stimuli liés aux nourrissons chez les femmes enceintes pouvait constituer un indicateur du risque de dépression post-partum [24]. Par conséquent, les difficultés dans le traitement cognitif émotionnel, notamment les biais cognitifs émotionnels, la baisse de l’attention et des réponses psychophysiologiques face aux signaux émis par le nourrisson, ainsi qu’une inadéquation des expressions émotionnelles à ces signaux, peuvent à la fois indiquer un risque de dépression chez la mère et avoir des conséquences négatives pour l’enfant.
Cela nécessite des interventions préventives précoces visant à remédier à ces difficultés. Les biocapteurs peuvent être utilisés non seulement pour mesurer le traitement cognitif des signaux émotionnels émis par le nourrisson, mais aussi pour les modifier en mesurant en continu une réponse (par exemple, l’attention visuelle ou l’expression faciale) et en fournissant un retour d’information en temps réel. De tels paradigmes de biofeedback permettent d’entraîner la capacité à contrôler volontairement une réponse qui se produit normalement de manière préconsciente. Dans le domaine de la recherche sur les interactions mère-nourrisson, de tels paradigmes peuvent contribuer à améliorer la capacité des mères à prêter attention aux signaux du nourrisson et à refléter avec sensibilité ses états émotionnels.
L’un des grands avantages des programmes d’entraînement par biofeedback réside dans leur capacité à adapter la tâche aux réactions de chaque individu, ce qui permet un entraînement émotionnel et cognitif personnalisé.
Conclusion
Les biocapteurs sont sensibles aux variations de multiples indicateurs liés au traitement cognitif et aux réactions face à des stimuli émotionnels ; ils peuvent donc contribuer à identifier des facteurs de risque psychologiques subtils mais persistants dans la transmission du risque des parents à leurs enfants. La détection très précoce de ces risques subtils peut permettre une intervention précoce et la prévention d’une évolution défavorable du développement de l’enfant, et, à terme, empêcher la transmission intergénérationnelle du risque de maladie mentale.
Webinaire
Le 31 mai 2022, iMotions a organisé un webinaire avec Anne Juul Bjertrup, consacré aux travaux de recherche présentés dans cet article ainsi qu’à la suite de son parcours depuis lors. Vous pouvez visionner l’intégralité du webinaire ci-dessous.
Références
1. Thompson-Booth, C., et al., « Je ne peux pas te quitter des yeux » : répartition de l’attention sur les visages de nourrissons, d’enfants, d’adolescents et d’adultes chez les mères et les femmes sans enfant. PLoS One, 2014. 9(10) : p. e109362.
2. Thompson-Booth, C., et al., « Here’s looking at you, kid : Attention to infant emotional faces in mothers and non‐mothers ». Developmental Science, 2014. 17(1) : p. 35-46.
3. Dudek, J., et al., « Changes in Cortical Sensitivity to Infant Facial Cues From Pregnancy to Motherhood Predict Mother–Infant Bonding ». Child Development, 2020. 91(1) : p. e198-e217.
4. Hoekzema, E., et al., La grossesse entraîne des changements durables dans la structure du cerveau humain. Nat Neurosci, 2017. 20(2) : p. 287-296.
5. Hoekzema, E., et al., Devenir mère entraîne des changements anatomiques dans le striatum ventral du cerveau humain qui facilitent sa réactivité aux signaux de la progéniture. Psychoneuroendocrinology, 2020. 112.
6. Zhang, K., et al., Réponses cérébrales aux visages émotionnels des nourrissons chez les nouvelles mères et les femmes nullipares. Scientific reports, 2020. 10(1) : p. 9560-9560.
7. Pearson, R.M., S.L. Lightman et J. Evans, Traitement attentionnel des émotions du nourrisson en fin de grossesse et relations mère-nourrisson après la naissance. Arch Womens Ment Health, 2011. 14(1) : p. 23-31.
8. Feldman, R., Synchronie parent-nourrisson et construction d’un timing partagé ; précurseurs physiologiques, résultats développementaux et conditions à risque. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2007. 48(3-4) : p. 329-354.
9. Beebe, B., et al., Une vision systémique de la communication face à face mère-nourrisson. Developmental psychology, 2016. 52(4) : p. 556-571.
10. Cohn, J.F. et E.Z. Tronick, Interaction face à face mère-nourrisson : la séquence des états dyadiques à 3, 6 et 9 mois. Developmental Psychology, 1987. 23(1) : p. 68-77.
11. Papoušek, H. et M. Papoušek, « L’éducation intuitive », dans Handbook of parenting: Biology and ecology of parenting, vol. 2, 2e éd. 2002, Lawrence Erlbaum Associates Publishers : Mahwah, NJ, États-Unis. p. 183-203.
12. Fonagy, P., « Régulation affective, mentalisation et développement du soi ». 2007.
13. Miskowiak, K.W. et A.F. Carvalho, « Hot » cognition in major depressive disorder: a systematic review. CNS Neurol Disord Drug Targets, 2014. 13(10) : p. 1787-803.
14. de Brito Ferreira Fernandes, F., et al., Reconnaissance des émotions faciales chez les patients euthymiques atteints de trouble bipolaire et leurs parents au premier degré non affectés. Compr Psychiatry, 2016. 68 : p. 18-23.
15. Gruber, J., Se sentir trop bien peut-il être mauvais ? : Persistance des émotions positives (PEP) dans le trouble bipolaire. Current Directions in Psychological Science, 2011. 20(4) : p. 217-221.
16. Kærsgaard, S., et al., Sensibilité accrue aux stimuli sociaux positifs chez les jumeaux monozygotes à risque de trouble bipolaire par rapport à ceux à risque de trouble unipolaire. Journal of Affective Disorders, 2018. 232 : p. 212-218.
17. Webb, R. et S. Ayers, Biais cognitifs dans le traitement des émotions du nourrisson chez les femmes souffrant de dépression, d’anxiété et de trouble de stress post-traumatique pendant la grossesse ou après l’accouchement : une revue systématique. Cogn Emot, 2015. 29(7) : p. 1278-94.
18. Romero, G., et al., Dépression prénatale maternelle, TSPT et parentalité problématique : le rôle médiateur des perceptions maternelles des émotions du nourrisson. Journal of Reproductive and Infant Psychology, 2020 : p. 1-15.
19. Cohn, J., et al., Interactions en face à face entre des paires mère-nourrisson dépressives et non dépressives à 2 mois post-partum. Dev Psychol, 1990. 26(1) : p. 15-23.
20. Field, T., Effets de la dépression maternelle sur les nourrissons et interventions précoces. Prev Med, 1998. 27(2) : p. 200-3.
21. Field, T., et al., Mères dépressives qui sont des partenaires d’« interaction positive » par opposition à celles qui sont renfermées ou envahissantes. Infant Behavior & Development, 2003. 26(2) : p. 238-252.
22. Bjertrup, A., et al., Traitement neurocognitif des stimuli liés au nourrisson chez les mères et les non-mères : preuves psychophysiologiques, cognitives et de neuroimagerie. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 2021. 16(4) : p. 428-438.
23. Bjertrup, A.J., et al., Traitement des émotions des nourrissons chez les mères souffrant de troubles de l’humeur et implications pour le développement du nourrisson. Psychological Medicine, 2021 : p. 1-11.
24. Bjertrup, A.J., et al., Traitement cognitif des stimuli liés aux nourrissons chez les femmes enceintes présentant ou non des troubles affectifs et lien avec la dépression post-partum. European Neuropsychopharmacology, 2021. 42 : p. 97-109.
