La chasse au cerf (théorie des jeux)

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La théorie des jeux est un domaine d’étude fascinant qui examine la manière dont les individus prennent des décisions dans des situations où l’issue ne dépend pas seulement de leurs propres choix, mais aussi de ceux des autres. C’est un peu comme étudier les stratégies d’une partie d’échecs, mais au lieu de pièces d’échecs, on s’intéresse au comportement humain et aux interactions entre les personnes.

Comprendre le jeu « Stag Hunt / Assurance »

La chasse au cerf, également connue sous le nom de « jeu de l’assurance », est un concept de la théorie des jeux introduit pour la première fois par le philosophe Jean-Jacques Rousseau dans son ouvrage de 1755 intitulé « Discours sur l’inégalité » (Rousseau, 1755). Rousseau y décrit un scénario dans lequel deux chasseurs doivent décider s’ils vont coopérer pour chasser un cerf ou s’ils vont chasser un lièvre chacun de leur côté. Ce jeu illustre la tension entre l’intérêt individuel et la coopération mutuelle.

Le scénario

Imaginons deux chasseurs, Alice et Bob. Ils sont tombés sur un cerf pendant leur partie de chasse, mais ils ne se connaissent pas très bien. En fait, Alice jette un œil à Bob et à son équipement de chasse pour le moins discutable, tandis que Bob, en regardant Alice, se demande s’il peut vraiment lui faire confiance. Elle pourrait bien effrayer le cerf par inadvertance et gâcher toute la partie de chasse. Mais ils savent tous les deux qu’ils ne peuvent pas chasser le cerf seuls. Ils ont deux options :

  1. Chasser le cerf ensemble : si Alice et Bob décident tous les deux de chasser le cerf, ils doivent coopérer ; s'ils réussissent, ils recevront tous les deux une importante récompense.
  2. Chasser les lièvres individuellement : si l'un des deux choisit de chasser les lièvres plutôt que le cerf, il obtient une récompense plus modeste mais garantie, quel que soit le choix de l'autre.

Matrice de décision

La matrice de décision pour la chasse au cerf peut être représentée comme suit :

Bob : Chasse au cerfBob : Chasse au lièvre
Alice : Chasse au cerf(10, 10)(0, 7)
Alice : À la chasse au lièvre(7, 0)(7, 7)

Dans cette matrice :

  • (10, 10) : Alice et Bob coopèrent pour chasser le cerf, ce qui leur permet d'obtenir le gain le plus élevé pour chacun.
  • (0, 7) ou (7, 0) : l'un chasse le cerf seul (sans succès), tandis que l'autre chasse le lièvre (avec succès).
  • (7, 7) : Les deux chassent le lièvre chacun de leur côté, ce qui leur rapporte un gain modéré.

Analyse du match

Le jeu de la chasse au cerf illustre un dilemme classique de coordination. Ce jeu comporte deux équilibres de Nash :

  • Équilibre coopératif : les deux choisissent de chasser le cerf (10, 10), ce qui est la solution la plus avantageuse mais nécessite une confiance mutuelle.
  • Équilibre non coopératif : les deux choisissent de chasser le lièvre (7, 7), ce qui est plus sûr car cela garantit une récompense sans dépendre de la coopération de l'autre.

Le choix de chasser le cerf est qualifié de stratégie « à gain dominant », car il offre la récompense la plus élevée si les deux joueurs coopèrent. En revanche, chasser les lièvres est la stratégie « à risque dominant », car elle garantit une récompense même si l’autre joueur ne coopère pas [1].

Le jeu de la chasse au cerf met en lumière un aspect essentiel des interactions humaines : la nécessité de la confiance et de la coordination pour obtenir les meilleurs résultats collectifs. Il trouve son application dans divers domaines, tels que l’économie, les sciences politiques et la psychologie sociale, et permet de mieux comprendre comment les individus peuvent surmonter les problèmes de coordination afin d’obtenir des avantages mutuels.

Exemples concrets de la chasse au cerf

Le jeu « Stag Hunt » n’est pas seulement un concept abstrait ; il trouve des applications concrètes dans divers scénarios réels. Voici quelques exemples détaillés illustrant comment les principes du « Stag Hunt » s’appliquent dans différents contextes, ainsi que les stratégies utilisées pour surmonter le dilemme de l’assurance.

Gouvernance mondiale et crise climatique : une analogie avec la chasse au cerf

Imaginez que vous participiez à un repas-partage de quartier où chacun a le choix entre apporter un grand plat délicieux à partager (disons une dinde rôtie) ou une petite collation individuelle (comme un sandwich). Si tout le monde apporte une dinde, le repas-partage est un grand festin, et tout le monde y gagne. Cependant, apporter une dinde demande des efforts et la confiance que les autres feront de même. Si vous apportez une dinde mais que les autres n’apportent que des sandwichs, vous aurez dépensé beaucoup d’efforts pour peu de résultats. Ce dilemme reflète l’effort mondial de lutte contre le changement climatique, et c’est un excellent moyen de comprendre le dilemme de la chasse au cerf.

La crise climatique : une chasse au cerf

Dans le contexte du changement climatique, considérez le « cerf » comme un ensemble d’actions significatives et coordonnées visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à investir dans des technologies durables. Les « lièvres » sont des actions individuelles plus modestes et moins efficaces qui, bien qu’utiles, ne suffisent pas à résoudre un problème d’ampleur mondiale. C’est là que les choses se compliquent : tous les pays doivent coopérer pour lutter efficacement contre le changement climatique, mais chacun hésite, craignant que les autres ne fassent pas leur part.

Le dilemme

Tout comme dans notre analogie avec le repas-partage, si chaque pays s’engage à prendre des mesures concrètes (en apportant la dinde), le monde tout entier en tirera un immense bénéfice. Cela se traduirait par un air plus pur, une météo plus stable et un avenir plus durable. Cependant, les efforts nécessaires pour mettre en œuvre de tels changements sont considérables, et il y a toujours le risque que certains pays ne tiennent pas leurs engagements, laissant ceux qui ont fait l’effort avec le sentiment d’avoir été lésés.

Historiquement, cette hésitation a toujours été manifeste :

  • Protocole de Kyoto : Le Protocole de Kyoto de 1997 a constitué une première étape vers une action collective en faveur du climat, mais il s'est heurté à des difficultés. Certains grands émetteurs, comme les États-Unis, ont choisi de ne pas y adhérer, craignant de subir des désavantages économiques si les autres pays ne prenaient pas d'engagements similaires [2].
  • Accord de Copenhague : En 2009, l'Accord de Copenhague visait à rassembler les pays, mais il s'est soldé par des engagements timides et une grande déception, les nations n'ayant pas réussi à s'entendre sur des objectifs contraignants [3].
  • Accord de Paris : L'Accord de Paris de 2015 a marqué une étape décisive, la quasi-totalité des pays s'étant engagés à limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C. Cependant, cet accord repose sur des engagements nationaux volontaires et ne prévoit aucun mécanisme contraignant pour en assurer le respect, ce qui soulève des inquiétudes quant à la capacité de tous les pays à tenir leurs engagements [4].

Difficultés historiques

La principale difficulté historique réside dans le dilemme de la confiance : les nations craignent que leurs efforts ne soient vains si les autres ne leur rendent pas la pareille. Ce manque de confiance conduit les pays à opter pour des mesures minimales dont ils sont sûrs de tirer un bénéfice individuel, plutôt que de prendre le risque d’investir massivement dans des actions collectives.

Par exemple :

  • Compétitivité économique : les pays craignent que des réglementations environnementales strictes ne rendent leurs industries moins compétitives par rapport à celles des pays où les normes sont moins strictes.
  • Coûts à court terme contre gains à long terme : les avantages de la lutte contre le changement climatique sont à long terme et d'envergure mondiale, tandis que les coûts sont immédiats et locaux, ce qui rend politiquement difficile la justification de mesures strictes.

Surmonter le dilemme

Malgré ces difficultés, il existe des stratégies pour favoriser la coopération :

  • Accords internationaux : L'Accord de Paris constitue un pas en avant, avec des réévaluations régulières et une transparence accrue visant à instaurer la confiance.
  • Mécanismes financiers : Des initiatives telles que le Fonds vert pour le climat apportent un soutien financier aux pays en développement, les encourageant ainsi à s'engager en faveur de la lutte contre le changement climatique.
  • Coopération technologique : les coentreprises dans le domaine des énergies renouvelables et le transfert de technologies peuvent aider les pays à atteindre leurs objectifs plus efficacement.

Si le dilemme de la chasse au cerf est manifeste dans la politique étrangère, il l’est tout autant dans la vie quotidienne : il suffit de penser à l’exemple classique où l’on choisit de travailler en groupe sur un projet, ou bien d’essayer de tout faire soi-même parce qu’on ne fait pas tout à fait confiance aux autres pour s’acquitter de leur part du travail.

La chasse au cerf : une analogie avec le travail en groupe

Imaginons un scénario impliquant un projet de groupe à l’école. C’est une situation que beaucoup connaissent bien, et qui illustre bien l’équilibre entre coopération et initiative individuelle.

Contexte :
Imagine que tu es à l’école et que toi et trois de tes camarades de classe avez été chargés de réaliser un projet de groupe dans le cadre de votre cours d’histoire. Ce projet compte pour une part importante de votre note, et vous avez deux options :

1 : Travailler ensemble sur un projet global (À la chasse au cerf) :

  • Si vous vous y mettez tous les quatre et que vous y mettez tout votre cœur, vous pourrez réaliser un projet impressionnant qui a toutes les chances de vous valoir un 20/20.
  • Cela suppose toutefois que chacun y mette du sien.

2 : Travailler individuellement sur des projets plus modestes (chasse au lièvre) :

  • Chacun d'entre vous peut choisir de se charger d'une partie du projet plus simple et individuelle. Cela demande moins d'efforts et vous permet de vous assurer que votre partie est bien faite, mais la qualité globale du projet en sera moindre, ce qui vous vaudra probablement un B ou un C.

Matrice de décision

Voici à quoi cela pourrait ressembler en termes de notes :

Camarade de classe B : Coopérer (travailler ensemble)Camarade de classe B : Échec (travail individuel)
Vous : Coopérer (travailler ensemble)(A, A)(D, B)
Toi : Defect (Work Alone)(B, D)(C, C)

Dans cette matrice :

  • (A, A) : Vous et votre camarade de classe décidez de travailler ensemble, ce qui vous vaut à tous les deux une excellente note.
  • (D, B) ou (B, D) : l'un décide de travailler dur sur le projet de groupe (mais celui-ci échoue faute de contributions des autres), tandis que l'autre s'en charge seul, ce qui se traduit par une bonne note pour l'un et une mauvaise note pour l'autre.
  • (C, C) : Tous deux ont choisi de travailler seuls, ce qui leur a valu une note moyenne.

Le dilemme

Avantages de la coopération :

  • Si tout le monde se fait confiance et coopère, le groupe réalise un projet d'excellente qualité, et tout le monde en tire profit en obtenant une bonne note.

Risques de défection :

  • Si tu décides de travailler seul parce que tu crains que tes camarades de classe ne fassent pas leur part, tu évites certes le risque d'obtenir une mauvaise note à cause de leur manque d'effort, mais tu passes aussi à côté de la bonne note que la collaboration pourrait te permettre d'obtenir.
  • Si tes camarades de classe pensent de la même façon, tout le monde finira par avoir une note plus basse.

Stratégies pour surmonter ce dilemme

Une communication claire :
Définir des étapes clés
Évaluation par les pairs
Implication des enseignants

Utilisation d’iMotions Lab pour étudier la chasse au cerf

Pour mieux comprendre les processus décisionnels au sein du jeu « Stag Hunt », les chercheurs peuvent intégrer la collecte de données biométriques à l’aide d’iMotions Lab. Cette plateforme de pointe permet de mesurer et d’analyser les réactions physiologiques pendant le jeu, offrant ainsi un aperçu de la manière dont ces réactions peuvent prédire les actions et contribuer à l’élaboration de stratégies visant à renforcer la confiance et la coopération.

Collecte de données biométriques

Objectif

Matériaux

Procédure

Prévoir les actions et renforcer la confiance

Analyse prédictive

Élaborer des stratégies visant à instaurer la confiance

Boucles de rétroaction

Exemple d’analyse

Données du jeu

Données biométriques

Analyse de corrélation

En intégrant iMotions Lab à l’étude de la « chasse au cerf », les chercheurs peuvent non seulement prédire les schémas décisionnels, mais aussi élaborer et tester des stratégies visant à renforcer la confiance et la coopération. Cette approche globale apporte des éclairages précieux sur les fondements physiologiques du comportement humain, ouvrant la voie à des interventions plus efficaces dans les contextes collaboratifs.

Conclusion

Le jeu de la chasse au cerf offre un cadre précieux pour comprendre la dynamique de la coopération et de la confiance dans diverses situations concrètes. En prenant conscience du dilemme de la confiance inhérent à ces scénarios, les individus, les organisations et même les gouvernements peuvent mettre en œuvre des stratégies visant à favoriser la collaboration et à obtenir des avantages collectifs. Que ce soit par le biais de cadres juridiques, d’activités visant à instaurer la confiance, d’engagements publics ou d’incitations communes, il est essentiel de surmonter ce dilemme pour assurer une coopération fructueuse et un bénéfice mutuel.

Références

  1. Skyrms, B. (2004). The Stag Hunt and the Evolution of Social Structure. Cambridge University Press.
  2. CCNUCC. (1997). Protocole de Kyoto. Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques.
  3. COP15. (2009). Accord de Copenhague. 15e Conférence des Parties.
  4. CCNUCC. (2015). L'Accord de Paris. Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques.

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